L’Antisionisme sur les campus américains

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Certains campus universitaires américains sont devenus depuis une dizaine d’années le terrain privilégié de l’anti-israélisme  et de l’antisionisme. Cette situation surprenante dans un pays où une large majorité de la population soutient Israël, est source d’inquiétude pour la communauté juive américaine. Un rapport rédigé en juillet 2012 par une commission  de l’Université de Californie décrit ainsi le malaise qui règne sur les quatre campus de Californie – et qui sans nul doute reflète le climat qui prévaut sur d’autres campus : « Les étudiants juifs sont confrontés à des problèmes importants et difficiles qui résultent  des activités sur le campus, centrées spécifiquement sur Israël, son droit à exister et son traitement des Palestiniens. L’antisionisme, le mouvement BDS et les autres manifestations de sentiments anti-israéliens créent des problèmes importants à travers des thèmes et un langage qui décrivent Israël, et souvent les Juifs, d’une manière qui provoque l’hostilité, engendre un sentiment d’isolement, et affaiblit chez les étudiants juifs le sentiment d’appartenance à la communauté universitaire ».

Les universités les plus touchées par ce phénomène sont parmi les plus prestigieuses : Columbia University, Harvard, l’Université de Californie (campus de Berkeley, Irvine, SanDiego et Riverside), le MIT (Massachusetts Institute of Technology).

A l’impact négatif bien réel décrit plus haut s’ajoute la crainte de la résurgence de l’antisémitisme, car la ligne qui sépare cet antisionisme affiché de l’antisémitisme traditionnel est bien ténue. C’est ce que note Eunice Pollack, professeur d’histoire à l’Université du Texas, dans son ouvrage intitulé  Antisemitism on the Campus : Past and Present  (« L’antisémitisme sur le campus : le passé et le présent ») publié en 2011 : « l’antisionisme n’est qu’une renaissance de l’antisémitisme », « un masque pour l’antisémitisme ».

Le mouvement anti-israélien  est une  alliance improbable entre étudiants gauchistes et radicaux islamistes. Et un petit nombre d’étudiants juifs sont venus les rejoindre, adoptant la rhétorique pro-palestinienne. C’est notamment le cas de l’organisation Jewish Voice for Peace, groupuscule juif d’extrême gauche, dont l’un des slogans est, « la violence d’Israël est notre honte ».

La seconde Intifada marque le début du mouvement antisioniste dans les universités. Les groupes les plus influents sont Students for Justice in Palestine  (devenus la voix universitaire des American Muslims for Palestine, groupe radical créé à Chicago en 2006) et la Muslim American Society (affiliée avec les Frères musulmans égyptiens), deux organisations classées par l’Anti-Defamation League parmi les 10 groupes anti-israéliens les plus actifs. L’Intifada leur a fourni le prétexte pour présenter Israël comme un Etat violent, répressif, s’attaquant à des enfants innocents : l’affaire Mohammed Al-Dura (l’enfant palestinien tué en septembre 2000 à Gaza prétendument par l’armée israélienne) en est la meilleure illustration. Israël devenait le nouveau Goliath, et les Palestiniens, un David ne disposant que de pierres face aux armements sophistiqués de l’armée israélienne. Profitant de la médiatisation de l’Intifada et de l’élan de sympathie à travers le monde envers les Palestiniens, les activistes se sont implantés dans les universités nord-américaines et ont commencé à organiser des événements  hostiles à Israël.

L’idéologie sous-tendant les activités antisionistes trouve sa source en Israël même, notamment parmi les « nouveaux historiens ». Les travaux d’Ilan Pappe, auteur de  l’ouvrage intitulé « Le nettoyage ethnique de la Palestine »,  ou  de Shlomo Sand (« Comment le peuple juif fut inventé ») ont trouvé une large audience auprès de l’extrême gauche.  Aux Etats-Unis, c’est Noam Chomsky, professeur au MIT, qui a pris la tête du mouvement anti-israélien, critiquant notamment l’appui du gouvernement  américain à Israël : selon lui, ceux qui soutiennent Israël soutiennent en fait « sa dégénérescence morale et la probable destruction finale » vers laquelle Israël s’achemine, « en ayant fait le choix de l’expansion plutôt que de la sécurité ». Stephen Walt et John Mearsheimer, deux universitaires auteurs d’un ouvrage contre le lobby pro-israélien AIPAC, coupable, selon eux, de faire pression sur le Congrès en faveur d’Israël au détriment des intérêts américains, ont également alimenté les antagonismes. Peter Beinart est l’une des autres sources d’inspiration de ce mouvement : il dénonce dans ses écrits la faillite morale d’Israël, et les compromissions de l’establishment juif américain avec l’Etat hébreu. Ces personnalités universitaires ou politiques ont apporté une caution morale et une légitimation commode aux activités anti-israéliennes.

 Les groupes antisionistes cherchent avant tout la visibilité médiatique, et ils mènent des actions d’éclat avec le but clairement affiché  d’enlever toute légitimité à l’Etat hébreu et de promouvoir l’idée qu’Israël est un Etat fasciste. Parmi les dispositifs mis en place, les « Israel Apartheid Weeks » (Semaines de l’apartheid israélien) sont organisées aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne depuis 2006. Le postulat de base est qu’Israël pratique l’apartheid, comme autrefois l’Afrique du Sud. Cette position idéologique a trouvé une source d’inspiration  et un appui inattendu en la personne de l’ancien président Jimmy Carter (prix Nobel de la paix 2002), qui publia en 2006 un ouvrage intitulé  Palestine : Peace Not Apartheid, dans lequel il accusait Israël d’avoir bloqué le processus de paix en colonisant les terres des Palestiniens, les dépossédant par là-même de leurs droits. Même si par la suite Jimmy Carter devait déclarer qu’il n’avait pas accusé Israël de pratiquer l’apartheid, l’utilisation du terme dans le titre en a convaincu plus d’un que la politique israélienne était dangereuse et intrinsèquement raciste.

 La liste des demandes formulées par l’Israel Apartheid Week reprend un certain nombre d’exigences extrêmes exprimées en juillet 2005 par des organisations palestiniennes  qui appelaient au boycott d’Israël : « égalité complète pour les citoyens palestiniens d’Israël, fin de l’occupation et de la colonisation de toutes les terres arabes – y compris les hauteurs du Golan, la Cisjordanie et la Bande de Gaza – le démantèlement du Mur, et la protection du droit au retour des réfugiés palestiniens  dans leurs propriétés, comme stipulé dans la résolution 194 des Nations Unies ». Les accusations contre Israël reposent sur une théorie simple et simpliste: Israël n’est pas un Etat légitime, les Israéliens ont volé leurs terres aux Palestiniens, procédant ainsi à un « nettoyage ethnique », et le gouvernement pratique la discrimination raciale contre ses citoyens arabes.

Tout récemment, à l’occasion du lancement de l’Israel Apartheid Week (le 4 mars 2013), le ministre canadien de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme, Jason Kenney, condamnait l’IAW en termes très clairs : « Sous couvert de liberté universitaire, la Semaine de l’Apartheid est une tentative pour délégitimer et diaboliser la seule véritable démocratie du Moyen-Orient. Au lieu de promouvoir un débat démocratique, les organisateurs de cette semaine ont choisi une propagande incendiaire ». Kenney qualifie de « vitriol » les discours adressés contre Israël à l’occasion de cette semaine, en contraste saisissant avec le silence sur les atrocités commises par le régime syrien contre ses propres citoyens. En effet, le discours est totalement monolithique, centré sur le  réfugié Palestinien, symbole universel de la victime –  cause à laquelle les étudiants peuvent adhérer facilement, prenant le parti du plus faible, sans mettre en cause la validité des informations.

En parallèle avec l’IAW,  le mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanction (Boycott Divestment Sanction) a été lancé en 2002 et tente d’obtenir – outre un boycott économique  –  l’arrêt des coopérations interuniversitaires et scientifiques avec Israël. C’est dans la ligne adoptée à Durban lors du sommet des Nations Unies en 2001, qui a mis en place ce que l’on a appelé la « Stratégie de Durban » : « une politique d’isolation totale et complète d’Israël…l’imposition de sanctions et d’embargos obligatoires, et l’arrêt complet de tous liens (diplomatiques, économiques, sociaux, coopération militaire) entre tous les Etats et Israël ». Le BDS tend à trouver des soutiens au sein d’organisations bien implantées, notamment parce qu’on permet aux thèses de se diffuser lors de colloques ; ainsi le lobby JStreet, bien qu’officiellement opposé au boycott, a ouvert l’un de ses panels à Rebecca Wilkomerson, directrice  de Jewish Voice for Peace (soutien du BDS) lors de son congrès annuel. 

Les étudiants ne sont pas seuls dans cette entreprise de diabolisation et de délégitimation d’Israël : un certain nombre d’universitaires profitent de leur position à l’université pour véhiculer des théories antisionistes. Et c’est sans doute le problème le plus grave et le plus difficile à circonscrire, car ces enseignants ont une influence démesurée dans le cadre de leur enseignement. Les départements d’études du Moyen-Orient se sont développés à travers le pays et sont souvent financés par des Etats arabes, l’Arabie Saoudite notamment. Présents dans de très nombreuses universités, ils dispensent un enseignement orienté, historiquement contestable – et compte-tenu de l’ampleur des investissements financiers, il est très difficile de contrer la propagande diffusée. Certaines chaires ont été créées par la fondation iranienne Alavi, qui a dépensé des centaines de millions de dollars à cet effet. Notons qu’en 2009, le gouvernement fédéral des Etats-Unis a saisi des propriétés appartenant à cette fondation (centres islamiques, mosquées), suspectée d’être une émanation du gouvernement iranien et de financer le terrorisme.

Face à une situation si problématique, les organisations communautaires juives se mobilisent. Dès 2002 fut créée la Israel on Campus Coalition, avec le but explicite de lutter contre l’antisionisme : sa mission est d’« évaluer la montée préoccupante des actions anti-israéliennes sur les campus en Amérique du Nord ». Depuis 2 ans sont organisées dans 75 campus les Israel Peace Weeks (semaines de la paix en Israël). Un site internet a été créé pour aider les étudiants juifs à répliquer au BDS : le BDS Cookbook (recueil de recettes BDS) décrit les mesures proactives nécessaires pour vaincre les partisans du BDS. L’idée générale est de riposter aux actions pro-palestiniennes en créant un environnement plus favorable à Israël. Les centres Hillel, présents dans les universités depuis des décennies, s’efforcent eux aussi de contrecarrer la propagande anti-israélienne. Les Scholars for Middle East Peace organisent des conférences dans les universités pour rétablir le débat, informer sur la réalité historique et politique du Moyen-Orient. Son directeur exécutif, Asaf Romirowsky, me confiait dans une interview son inquiétude face à la situation présente et son désir de voir plus de mobilisation et plus d’actions de la communauté juive. Car peut-être les Juifs américains ne voient-ils pas le danger à long terme que représentent ces forces anti-israéliennes dans les universités : des générations de journalistes, professeurs et futurs dirigeants politiques  sont formées, voire « formatées » et risquent  à terme d’infléchir la politique étrangère des Etats-Unis. Face à ce défi, une riposte organisée s’impose en effet.

Les derniers sondages réalisés par l’Institut Gallup (mars 2012) confirment le soutien croissant de la population américaine à Israël, une tendance qui ne s’est pas démentie depuis 60 ans : 71% des Américains sont favorables à Israël contre 19% pour les Palestiniens. Depuis la présidence Clinton, les Etats-Unis ont renforcé leurs accords économiques, scientifiques et militaires avec l’Etat hébreu. Dans ce paysage politique,  le monde universitaire reste en marge. Le phénomène est préoccupant, car il s’agit des futures élites dirigeantes de la nation. La vigilance s’impose, et la riposte mise en place ne doit pas fléchir.

Annie Ousset-Krief is a professor at Sorbonne Nouvelle, teaching American History. She has published 2 books, “L’immigration des Juifs d’Europe Orientale aux Etats-Unis, 1880-1910. Yidn Ale Brider, immigration et Solidarité” (L’Harmattan, 2009)   = “Eastern European Jewish Immigration to the United States, 1880-1910. Yidn Ale Brider, Immigration and Solidarity” and “Les Juifs américains et Israël, de l’AIPAC à JStreet” (L’Harmattan, 2012) = “American Jews and Israel, from AIPAC to JStreet”

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